Et si vous demandez tout bas n'osant encore y croire
Qui sont ces étrangers ils ignorent la haine
Et pour qui cette fête chaque jour recommencée
Pour qui cette clarté des lampes et qui donc a
Donné aux jours cette simplicité de jour tout frais levé
Et pourquoi ces rires cette musique cette gaîté du vent
Enfin enfin semblable à cette fraîcheur
Si longtemps imaginée si longtemps poursuivie
Et si vous demandez qui sont ces hommes
A visage d'hommes vivants ces hommes habillés
De joie simple et de confiance claire
Le vent vous répondra
Ils sont vous-même vous enfin très ressemblant
Au visage parfait qui s'ignorait en vous
Ils sont votre espérance qui parlait au futur
Et qui dit au présent l'homme ami de lui-même.
Ma présente ma promise
Je t'aime pour hier
Pour aujourd'hui
Et pour demain.
Publié par buznik2268 à 15:47:11 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
Dans La France de Profil, les photographies de Paul Strand accompagnées des commentaires de l'écrivain Claude Roy saisissent parfaitement l'essence de la vie rurale dans la France de l'après-guerre. Ce classique, trop longtemps oublié, est une longue méditation sur le lieu, dont le thème rappelle deux célèbres ouvrages de Paul Strand, Time in New England et Un Paese.
Cet ouvrage, dont la version originale française parut en Suisse en 1952, fut conçu par Paul Strand et Claude Roy à la manière d'un « album de famille » qui cherche à explorer une époque et à découvrir ses habitants par le biais de photographies et de textes. Les portraits de jeunes et de vieilles personnes photographiées par Paul Strand révèlent leur caractère et leur histoire tandis que les photographies des étroites allées, des vieux tabacs, des terrasses de café et des champs ressuscitent les impressions et le rythme des campagnes de France.
Les textes-collages choisis par Claude Roy réunissent un ensemble de poésies classiques françaises et de recettes de cuisine traditionnelles, de chansons et d'écrits populaires ainsi que les poèmes et les réflexions de l'auteur sur la nature du Français. Ainsi, il observe que « Le métier de Français, c'est le seul, pour presque tous, qu'on n'ait pas à choisir : L'air qui dans les poumons du nouveau-né [...] pénètre, et fait surgir le premier cri du cœur si pareil à des larmes c'est déjà le métier qui rentre. Il est trop tard pour s'y reprendre, pour recommencer. Et vous voilà promis, sans l'avoir demandé, au vin rouge plutôt qu'au thé, au saké, à la bière [...] »
En 1950, Paul Strand quitte les Etats-Unis et se rend en France où il espère faire l'expérience et se documenter sur la vie rurale d'un village de France. « J'aime l'idée d'être confiné au fond d'un petit village pour avoir à creuser au cœur même de sa petitesse. »
Aujourd'hui, presque cinquante ans après sa première parution, La France de Profil n'est pas seulement un hommage rendu à un mode de vie trop longtemps ignoré. C'est aussi un monument à la force évocatrice de textes et de photographies se complétant très habilement ainsi qu'au talent et à l'acuité du regard du photographe.
Publié par buznik2268 à 15:45:12 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
LE METIER DE FRANÇAIS
Le métier de Français, c'est le seul, pour presque tous, qu'on n'ait pas à choisir : L'air qui dans les poumons du nouveau-né, à peine sorti de sa caverne chaude, pénètre, et fait surgir le premier cri du cœur, si pareil à des larmes c'est déjà le métier qui rentre. Il est trop tard pour s'y reprendre, pour tout recommencer. Et vous voilà promis, sans l'avoir demandé, au vin rouge plutôt qu'au thé, au saké, à la bière et à l'alcool de manioc, voué aux vierges de Reims plutôt qu'aux idoles du Bénin ou à la statue de la Liberté, à la manille coinchée plutôt qu'au gin rummy, au mah jong ou à la mourre. Vous voilà dix livres de chair qu'un horizon de coteaux modérés, de petits chaperons rouges, d'ancêtres-les-Gaulois, de pions nommés Petit-Chose, d'adjudants nommés Ronchonnot, de cafés nommés du commerce et de tradition gréco-latine, guette déjà au coin de la route. Il est trop tard pour naître avec les yeux bridés, le teint bronzé, un paréo ou un pagne sur les reins, trop tard pour que le mot papa soit promis à s'épeler ΠaΠa, trop tard pour que le plaisir du dimanche puisse s'appeler plus tard le cricket, le base-ball ou le ula-ula ce sera le football, comme tout le monde. Vous pourrez bien choisir d'être menuisier ou actuaire, marié ou célibataire, radical et radical-socialiste ou communiste, vous pourrez bien élire d'aimer le Picon avec ou sans grenadine, mais vous ne choisirez plus les mots par quoi le dire, ni l'air qui les portera, ni le passeport qu'on vous donnera quand vous voudrez sortir. Il aurait suffi d'un tout petit différent pêle-mêle de chromosomes et de spermatozoïdes, pour vous faire héritier de Schiller, de Beethoven et de Goethe, pour vous faire successeur de Quichotte et Pança, pour que vous ayez 70 000 caractères de l'alphabet chinois à apprendre, plutôt que 26 lettres de l'alphabet latin. Allons, n'ayez pas de regrets. Il y a de quoi occuper une vie, et plusieurs, dans le métier qui vous attend, le difficile, et dur, le charmant et méchant métier de Français.
Vous dépasserez, j'espère, ce premier, cet élémentaire patriotisme, qui n'est qu'une affirmation un peu hargneuse, et pas très claire, de la liberté contre la nécessité. Vous n'en resterez pas à la conjugaison du verbe je-suis-Français, comme on s'en tient à la conjugaison des verbes j'ai-les-cheveux-roux ou je-mesure-un-mètre-soixante-et-onze. Les maigres ont besoin de dédaigner les gros pour se justifier de n'avoir pas pu faire autrement qu'être maigres. Les tristes ont besoin de mépriser les gais, pour faire du caractère que leur donnent leurs glandes, leurs hormones, le hasard, celui qu'ils ont choisi de se donner eux-mêmes. Ce qui est arbitraire, contingent, c'estce qui est affirmé avec le plus de force, et quelquefois de rage. Non, je n'ai pas besoin de prétendre que l'Angleterre est grise, sale, toute crachinée de suie, de pluie et de brouillard, que les Allemands sont lours, lestés de choucrouteries, de bière, de choux aigres et de saucisses maigres, non, je n'ai pas besoin de me dire bien du mal des pauvres Italiens, des misérables Russes, des tristes Belges, des ennuyés Yanquis, pour que le fait d'être Français me devienne, plutôt qu'une fatalité, un plaisir. Je n'ai pas besoin de me dire tous les matins que, si c'était à refaire, je choisirais encore de naître entre la ligne bleue des Vosges et la frange verte de l'Océan. La France est un hasard dont je fais ma façon d'échapper au hasard. « Dans la mesure, dit Spinoza, où l'esprit comprend toutes les choses comme nécessaires, il a sur les sentiments une puissance plus grande, autrement dit il en pâtit moins. »
Publié par buznik2268 à 15:44:14 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
Mon pays m'en fait voir de toutes les couleurs, en plus du bleu, du blanc, du rouge, qui sont obligatoires. C'est tour à tour une vie de chien, un vent à décorner les bœufs, et la nécessité de prendre le taureau par les cornes et puis la vie de coq en pâte, un coq gaulois dans la pâte à pain, bon comme le bon pain, bon comme une bonne pâte. J'ai du pain sur la planche avec toutes ces anguilles sous roche, tout ce dessous des cartes, j'en perds la tête et mon latin. Les gens de mon pays me bercent d'illusions, mais je suis toujours sûr de trouver chez eux chaussures à mon pied. Il suffit d'avancer à grands coups de collier, de collier de misère, il suffit d'emprunter le chemin des écoliers, qui n'y vont pas par quatre chemins, puisque leur seul chemin est celui de l'école buissonnière. A coups d'épées dans l'eau, de charrues avant les bœufs, tambour battant, j'obéis au doigt et à l'œil aux conseils que me donnent les quatre points cardinaux. J'en perdsla boussole jusqu'à ce que la voix d'une petite fille, qui cueille des mûres aux buissons, s'élève, et traduise en français, enfin, ce que l'alouette disait en oiseau :
C'est avec ces quarante deux millions-là de gens de toutes sortes qu'il faut me débrouiller. C'est à eux que j'ai affaire, eux que je vais aimer, haïr, détester, embrasser, à eux que je vais me cogner, me frotter, me polir, m'user. Ce cortège de chefs-lieux et de sous-préfectures avance vers mon berceau, porteur des dons que d'autres ont choisis pour moi. Ces fleuves coulent vers moi, descendent de leur source. C'est dans les contes que les fées se penchent sur le bébé. Mes fées à moi, c'est cet état-civil de faits, de bienfaits, de méfaits, qui me définit avant même que je ne me sois rencontré. Il faut en prendre son parti : le métier de Français m'est chevillé au corps.
Il vous faudra peut-être détester la France pour rapprendre un beau jour à bien l'aimer, vraiment. Cet entêtement buté, têtu, à devenir Français, qu'ont perpétué, des siècles durant, ces millions de morts, et leurs bergers, à dessiner cet hexagone qui fut leur pré carré, à se faire un pays comme on se fait son trou, vous le dénierez, vous le renierez. Mais il vous faudra bien réinventer la France, et après avoir voulu faire éclater cet amour trop aveugle, simplement l'élargir, et lui donner son sens. Alors le métier de Français, si vous l'accomplissez bien, il ne concernera pas seulement les vôtres et vous, mais les hommes de partout. Ce n'est pas une petite affaire d'être tout bonnement français c'est l'affaire de tous les hommes.
Publié par buznik2268 à 15:43:01 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
C'est une affaire qui vous donnera plus d'orgueils que de vanité, et plus de tourments que de plaisirs. J'ai commencé d'aimer vraiment mon pays le jour où j'ai commencé non plus à me flatter de lui, mais parfois à savoir en rougir. J'ai su ce que ça voulait dire, être un citoyen français, quand j'ai croisé le regard de ceux pour qui je n'étais pas seulement solidaire de Jeanne d'Arc, de Molière, de Pasteur, de Jaurès et du coureur cycliste nommé Louison Bobet, mais devant qui je me sentais soudain responsable de la chute de Madrid, du bombardement de Hanoï, de l'incendie d'un village inconnu en Afrique du Nord, et de l'exécution d'un Malgache dont le nom est plus difficile à dire que la poitrine à trouer. Etre Français prend tout son sens quand on n'est pas simplement le compatriote de ses grands hommes et de ses chefs-d'œuvre, mais également le complice de ses salauds à soi, le représentant de son meilleur et de son pire, l'ambassadeur permanent de l'honneur et du déshonneur national. Il n'y a pas d'amour qui soit toujours heureux.
La nationalité française peut se prendre, comme une maladie, un coup de soleil, un air qu'on prend. Le métier de Français, cela s'apprend. Non, je ne dirai pas que c'est le plus beau métier du monde. Il n'y a pas de plus beau métier du monde. Il y en a qui sont plus ou moins difficiles. Le métier de Français est diablement calé. On n'a jamais fini d'y être apprenti.
Si on y recevait uniquement en partage les manières de s'entendre et les recettes d'accord qu'ont inventées pour nous ceux qui nous précédèrent, ah ! comme tout serait simple ! Mais l'histoire ne nous tombe pas entre les bras comme une table bien mise, où notre couvert nous attend, où le menu est écrit d'avance, où le fauteuil nous tend les coudes. Nous survenons, tout ébouriffés, dans une chamaillerie qui n'en a pas fini, au beau milieu d'une dispute, d'une brouille, d'une longue, résonnante criaillerie séculaire. On nous jette la tête la première dans une querelle de famille où nous voilà contraints de prendre parti avant même de savoir quelle partie se joue. Les esprits pas exigeants s'en tirent par une élégante embrassade générale, et baptisent ce millénaire échange d'insultes et de horions du beau nom rassurant de dialogue français. Les proverbes sont tout prêts pour rassurer les faibles. Allons, allons, il faut de tout pour faire un monde, il y a des braves gens partout, chacun a tort dans ce qu'il nie, raison dans ce qu'il affirme, les mauvaises batailles font les bons amis. L'ennui, c'est que ce n'est pas tellement vrai. A se tenir entre les camps, on reçoit plus de coups que de clartés, on récolte plus de bleus que de sagesse. Il faut bien jouer le jeu. Nous voilà saisis par la peau du cou, et jetés sans avoir encore dit notre mot, dans cette générale mêlée qui commença sans nous.
Publié par buznik2268 à 15:42:07 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
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