Ce qu'il avait à nous dire, au retour, le compagnon du Tour de France Nouvel-Anglais-la-Sagesse, ah ! ce n'était pas tellement gai, ni flatteur, ni délicieux. Mais je crois que c'était très beau.
Vous verrez bien.
Publié par buznik2268 à 15:36:50 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
Parce que, pour les neuf dixièmes de ceux qui le pratiquent, le métier de Français est un métier plutôt fatigant. Dans un traité de beauté à l'usage des dames qui veulent rester jeunes, j'ai relevé des conseils qui doivent être de très bons conseils. Pour rester belle, pour rester jeune, il faut dormir dix heures par nuit, prendre de préférence son petit déjeuner (une tasse de thé, un jus d'orange) au lit. Il faut pratiquer quelques sports (relaxants), comme le golf, le yachting (le visage enduit d'une crème grasse) et surtout éviter les émotions violentes, qui affaissent les muscles faciaux, les soucis, qui les contractent, les chagrins, qui irritent les glandes lacrymogènes et les nerfs. Au fond, ce n'est pas tellement, tellement compliqué de rester beau, de rester jeune.
Les charlatans savent lire l'avenir dans les lignes de la main. Mais il est beaucoup plus facile, et beaucoup plus sûr, de lire le passé dans ces lignes du visage qui s'appellent les rides, dans les lignes de la pierre, qui s'appellent l'érosion, la corrosion, la moisissure, dans ces lignes du bois qui s'appellent la mousse, la patine, l'usure. C'est ce qu'a fait Paul Strand. Il ne donne pas de des êtres et de leur environnement un reflet flatteur, satisfaisant, bénin. Il laisse les visages et les murailles raconter une histoire qui n'a aucun rapport avec le programme de vie que tracent, à l'intention de leur clientèle, les auteurs de manuels pour rester jeune et pour rester beau.
Le grand pesant carré appareil à plaques dont aime surtout à se servir Paul Strand ne réalise pas des instantanés. Il ne tend pas un miroir très preste à l'instant très fugace, il ne surprend rien d'autre que ce qu'une longue durée de patience et de chagrin, de bourrasques et de bonaces a su accumuler dans le profond de l'être, et imprimer à petits coup de pouce sur l'écorce des hommes, des arbres, de la pierre. Il ne raconte pas les accidents du hasard, mais ces accidents du travail de vivre, qui marquent les traits et le monde, que les hommes ont fait à leur image. Il raconte en un seul coup d'œil la vie des Français, le métier des Français. A travers toutes ces images de face, c'est un portrait de profil qui se dessine. A travers toutes ces fenêtres immobiles ouvertes sur le réel, c'est le mouvement d'un peuple qui se devine, le tenace et noble piétinement des hommes en marche. Le voile noir dont s'emmitoufle le photographe devient ici le linge de Véronique, où s'inscrivent miraculeusement la patience et la passion quotidienne des gens sans histoire, mais non pas sans histoires. De ces peuples heureux dont on dit qu'ils n'ont pas d'histoire, parce qu'ils ne font pas tant d'histoires. Mais ils font l'histoire...
France gentille et verdoyante... France, mère des arts, des armes et des lois... Ah ! je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n'arrive pas à oublier tout ce qu'il faut de sueur, de crasse, de pesanteur, de larmes, de soucis, tout ce qu'il faut de gris, de noir, de silence, et de coups endurés, pour faire (aussi) cette France agile, dont les meilleurs délégués dansent plutôt qu'ils ne marchent, se jouent d'eux-mêmes et du destin, et donnent au monde la représentation parfaite de la grâce et de la désinvolture en représentations. Si j'allais l'oublier, voici ces images taciturnes, entêtées, voici l'exactitude de l'exacte réalité. Voici la foule superbe des humbles.
Publié par buznik2268 à 15:35:59 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
Humbles ? C'est façon de parler, vilaine façon de parler, qui vient aux lèvres de qui se penche, de qui « va au » (au peuple, aux humbles, aux autres). Ce qui frappe plutôt, c'est dans ces inconnus, qui n'auront pas cueilli, et pas même entrevu, les roses de la vie, les roses de la vie de ceux qui ont loisir de vivre, ce qui frappe plutôt, c'est une tenace, indomptable et silencieuse fierté. C'est elle qui fait de ce livre triste, sans doute, un livre cependant resplendissant. C'est elle qui fait de ce témoignage dont la discrétion même a un accent tragique, un chant gonflé d'esprit et de confiance. C'est elle qui se communique à qui vit un moment dans l'intimité de ces regards qui ne reprochent rien, mais ne cèdent à personne, de ces maisons rongées par la lèpre du temps, l'oxyde des saisons, et le lichen de la quasi-misère, de ces paysages si sublimes et si ordinaires, des ces ciels gris et bas, de ces objets inanimés dont l'âme enfin rayonne.
C'est un dur métier, le métier de Français. Mais ceux qui le pratiquent ont quelques bonnes raisons d'en être, en définitive, fiers. Ce n'est pas une fierté panacheuse et cocoriquante, ce n'est pas une fierté théâtrale ou exaspérée. C'est une fierté tacite, sans agressivité, sans emphase. Je pense que vous saurez la lire dansles pages que voici, que je vous laisse ouvrir maintenant comme on ouvre un album de famille. Je vous laisse à ces parents inconnus, que l'objectif va vous révéler. Vous les reconnaîtrez. La parole est à ceux qui ne l'ont jamais. Ils ont tellement à dire.
Claude Roy
Publié par buznik2268 à 15:35:09 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
Rien n'est moins naturel que la nature. Ce qui est naturel, ce n'est pas que le raisin mûrisse, se gonfle, se dore et soit cueilli pour devenir dessert ou vin. Ce qui est naturel, c'est que la vigne, avant de prendre, soit étouffée par les mauvaises herbes et grillée par la sécheresse, que les sarments et les feuilles soient empoisonnés par le phylloxéra ou rongés par la chlorose, c'est que la végétation et les fruits soient étranglés par le gel, rongés par le mildiou et l'oïdium, c'est que la grêle les fusille ou que l'humidité les moisisse.
Une grappe de raisin est moins une œuvre de nature qu'une œuvre d'art. Et cette nature morte n'est pas si morte qu'on pourrait le croire. L'homme y vit, sur chaque centimètre de feuille, de pulpe et de matière. C'est lui qui a taillé les ceps, recouvert la feuille verte de sulfate de cuivre bleu, poudré la grappe de soufre et de chaux cuivrée, faucillé l'excessive végétation.
Vous regardez un raisin. Sachez y voir un homme, et sa patience, et son ingéniosité, et son tourment, et son bonheur. La France est ce pays où il n'y a plus de nature inhumaine.
Publié par buznik2268 à 15:34:17 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
Les gens qui parlent ordinairement du paysan français se divisent en deux catégories, qui déraisonnent l'une et l'autre. Pour les uns, il est celui qui accomplit le geste auguste du semeur ; une sorte d'arbre, qui nous donne une leçon de sagesse, de résignation. Paysan Eternel, accordé aux rythme des saisons, assujetti aux Grandes Lois Immuables de la nature, en avant la musique des binious et des bombardes, et prenez-en de la graine, innovateurs, agités, avanceurs, progresseurs, philosophes, etc.
Pour les autres, il y a seulement certains animaux farouches, des mâles et des femelles, attachés à la terre qu'ils fouillent avec une opiniâtreté invincible, etc.
Publié par buznik2268 à 15:33:02 dans Paul STRAND ; "le photographe et le koulak" | Commentaires (0) | Permaliens
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