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Strand ; photographe du siècle

 

Parce que, pour les neuf dixièmes de ceux qui le pratiquent, le métier de Français est un métier plutôt fatigant. Dans un traité de beauté à l'usage des dames qui veulent rester jeunes, j'ai relevé des conseils qui doivent être de très bons conseils. Pour rester belle, pour rester jeune, il faut dormir dix heures par nuit, prendre de préférence son petit déjeuner (une tasse de thé, un jus d'orange) au lit. Il faut pratiquer quelques sports (relaxants), comme le golf, le yachting (le visage enduit d'une crème grasse) et surtout éviter les émotions violentes, qui affaissent les muscles faciaux, les soucis, qui les contractent, les chagrins, qui irritent les glandes lacrymogènes et les nerfs. Au fond, ce n'est pas tellement, tellement compliqué de rester beau, de rester jeune.

Les charlatans savent lire l'avenir dans les lignes de la main. Mais il est beaucoup plus facile, et beaucoup plus sûr, de lire le passé dans ces lignes du visage qui s'appellent les rides, dans les lignes de la pierre, qui s'appellent l'érosion, la corrosion, la moisissure, dans ces lignes du bois qui s'appellent la mousse, la patine, l'usure. C'est ce qu'a fait Paul Strand. Il ne donne pas de des êtres et de leur environnement un reflet flatteur, satisfaisant, bénin. Il laisse les visages et les murailles raconter une histoire qui n'a aucun rapport avec le programme de vie que tracent, à l'intention de leur clientèle, les auteurs de manuels pour rester jeune et pour rester beau.

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Le grand pesant carré appareil à plaques dont aime surtout à se servir Paul Strand ne réalise pas des instantanés. Il ne tend pas un miroir très preste à l'instant très fugace, il ne surprend rien d'autre que ce qu'une longue durée de patience et de chagrin, de bourrasques et de bonaces a su accumuler dans le profond de l'être, et imprimer à petits coup de pouce sur l'écorce des hommes, des arbres, de la pierre. Il ne raconte pas les accidents du hasard, mais ces accidents du travail de vivre, qui marquent les traits et le monde, que les hommes ont fait à leur image. Il raconte en un seul coup d'œil la vie des Français, le métier des Français. A travers toutes ces images de face, c'est un portrait de profil qui se dessine. A travers toutes ces fenêtres immobiles ouvertes sur le réel, c'est le mouvement d'un peuple qui se devine, le tenace et noble piétinement des hommes en marche. Le voile noir dont s'emmitoufle le photographe devient ici le linge de Véronique, où s'inscrivent miraculeusement la patience et la passion quotidienne des gens sans histoire, mais non pas sans histoires. De ces peuples heureux dont on dit qu'ils n'ont pas d'histoire, parce qu'ils ne font pas tant d'histoires. Mais ils font l'histoire...

France gentille et verdoyante... France, mère des arts, des armes et des lois... Ah ! je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n'arrive pas à oublier tout ce qu'il faut de sueur, de crasse, de pesanteur, de larmes, de soucis, tout ce qu'il faut de gris, de noir, de silence, et de coups endurés, pour faire (aussi) cette France agile, dont les meilleurs délégués dansent plutôt qu'ils ne marchent, se jouent d'eux-mêmes et du destin, et donnent au monde la représentation parfaite de la grâce et de la désinvolture en représentations. Si j'allais l'oublier, voici ces images taciturnes, entêtées, voici l'exactitude de l'exacte réalité. Voici la foule superbe des humbles.

 

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