Cinq ans plus tard, j'ai vu Strand débarquer à Paris. Avec son pas de paysan, son bon visage boucané,tanné, ses mains patientes, sa curieuse ressemblance avec un certain visage de Picasso (Picasso sans la fièvre) et avec un certain visage de Rouault. Avec cette douceur qui a l'air quelquefois somnolente et qui n'est que ruminative, avec cette lenteur de longue marche qui nous a fait, si souvent, tandis que nous travaillions ensemble, prendre les apparences du désaccord alors que nous avions les réalités de la complicité, qui nous opposait et nous complétait, qui nous agaçait et nous enrichissait. Et Strand a enfourné dans sa voiture de romanichel de la réalité humaine son attirail de grandes, lourdes caméras, son appareillage qui ressemble plus à celui d'un photographe de l'âge de Nadar, de Bayard ou d'Atget qu'à celui, léger et virevole, des jeunes reporters-poètes de l'école de Brassaï, la belle équipe des Cartier-Bresson, des Doisneau, des Izis, etc. Strand a pris la route. Une route museuse, capricieuse, une route pas pressée, une route ruminante et rêvante, une route qui ressemble plutôt au chemin des écoliers qu'au vol d'oiseau, une route qui n'a pas de système, pas d'autre but que la prise au piège du maximum d'humanité, de la plus humble et dénuée vérité. Une route qui évitait avec une nonchalance narquoise à peu près tout ce que le photographe « étranger » qui décide de faire une série de photos, un livre, sur la France, se croit souvent obligé d'aller regarder sous le nez. Car Paul Strand n'a pas photographié Notre-Dame ni le Château de Versailles, il n'a pas photographié Chartres et le Mont-Saint-Michel, il n'a pas photographié non plus la bouteille de Pernod ni le chapeau noir des dames au chapeau vert, ni les moustaches et le béret de ce monsieur qui passe, ni tout ce qui peut paraître sublime ou singulier, typique ou particulier, au premier regard de celui qui vient de l'autre bout du monde, pour découvrir la France. Ce qui caractérise Paul Strand, c'est que cet « étranger » ne s'est pas arrêté à ce qui semble étrange d'habitude aux étrangers, et aux français eux-mêmes. S'il nous a appris quelque chose sur notre pays, sur ses gens, sur son « mode de vie » sans modes et quelquefois sans presque de vie, tellement elle est ralentie, parcimonieuse et engourdie, ce n'est pas parce que son regard avait une fraîcheur, une nouveauté, une candeur exceptionnelles. Paul Strand ne s'est pas introduit dans la vie française comme quelqu'un qui vient de l'extérieur. Sa moisson de photographe ambulant n'est déconcertante que dans la mesure où elle nous déconcerte à force de nous placer au cœur même de ce que nous ne voyons plus, à force de la voir. Strand n'a pas cherché à renouveler artificiellement, avec rouerie ou ingéniosité, son sujet, qui était la France. Il a cherché simplement à le pénétrer. Il s'est laissé descendre dans la profondeur taciturne de la nation France, avec la docilité d'un caillou qui descend au fond d'un puits, et fait toutes sortes de découvertes banales dans son chemin de caillou qui tombe.