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Strand ; photographe du siècle

 

Au Musée d'art moderne de New-York, en 1945, une grande rétrospective présentait au public l'essentiel de l'œuvre photographique de Strand entre 1915 et 1945. C'est là que je me suis pour la première fois cogné à ces images silencieuses et graves, dont la beauté nous prend à rebrousse-poil de toutes les facilités que les photographes, d'ordinaire, aiment se donner et donner à nos yeux. Dans la salle de projections du Musée d'art moderne, on donnait en même temps les films de Strand, depuis ce poème-documentaire sur New-York, tourné en 1921 sous le titre Manhattana, jusqu'à cette épopée de 1942 qui s'appelle Native Land, en passant par le film tourné à Mexico par Strand en 1933-35, La Vague. On retrouvait dans les films tout ce qui est l'essentiel de Strand, cette façon de fixer les visages et les choses d'un regard qui n'effleure pas, qui ne cherche pas à saisir le mouvement fugitif ou à exprimer des rapports métaphoriques, mais sur un mode scrutateur, largement interrogateur, avec une patience et une ingénuité bouleversantes. Il y avait dans cette rétrospective considérable, des échantillons de toutes les tentatives et de toutes les recherches de Strand, le témoignage des cent et une façons dont il avait cherché à faire dire à l'œil vitreux-glacé-poli de la caméra autre chose que ce qu'on lui avait fait dire jusque-là, sa curiosité pour les machines qui apparente sa production des années 20 à la peinture de Fernand Léger, ses expériences abstraites, qui lui ont donné la maîtrise totale de son instrument, toutes ces fièvres par lesquelles il participe si intensément au bouillonnement, aux allées et venues, et plutôt aux allers qu'aux retours, de son époque. Mais ce qui m'entrait le plus violemment et le plus paisiblement dans l'œil et dans le cœur, c'était cet épanouissement qui s'inscrit dans les photographies que Strand rapporta de son long séjour au Mexique, aux alentours de 1933, puis de sa laborieuse retraite au berceau austère de l'Amérique, en Nouvelle-Angleterre, dix ans plus tard. C'était à la même époque qu'il avait composé ce film sobre et dur, peut-être son chef-d'œuvre, Native Land. C'est un témoignage, beaucoup plus qu'un pamphlet. Un essai, qui pourrait s'intituler Essai sur l'injustice, le racisme et le meurtre considérés comme les beaux arts des Etats-Unis contemporains.

Et, dans les photographies de Mexico et de la Nouvelle-Angleterre, je retrouvai (malgré tout ce qui sépare l'immobilité du cliché du mouvement de la bande filmée) la même angoisse, la même émotion. Strand faisait surgir de la plaque sensible une sensibilité contenue : la froideur apparente de ses images rendait plus étonnante encore la chaleur sourde de ce qu'il avait à exprimer. Il se plantait en face d'un visage d'homme, en face d'un Christ torturé de vieille église mexicaine, en face d'un paysan de la Nouvelle-Angleterre, en face d'une porte de bois vermoulue, d'un outil agricole tout poli de mains et encroûté de terre, et il laissait faire. Sans tricher. Sans souligner. Sans jouer les mille jeux de la ruse et de la photographie dite d'art. Le résultat était déconcertant, austère, inoubliable.

 

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