Rien n'est moins naturel que la nature. Ce qui est naturel, ce n'est pas que le raisin mûrisse, se gonfle, se dore et soit cueilli pour devenir dessert ou vin. Ce qui est naturel, c'est que la vigne, avant de prendre, soit étouffée par les mauvaises herbes et grillée par la sécheresse, que les sarments et les feuilles soient empoisonnés par le phylloxéra ou rongés par la chlorose, c'est que la végétation et les fruits soient étranglés par le gel, rongés par le mildiou et l'oïdium, c'est que la grêle les fusille ou que l'humidité les moisisse.
Une grappe de raisin est moins une œuvre de nature qu'une œuvre d'art. Et cette nature morte n'est pas si morte qu'on pourrait le croire. L'homme y vit, sur chaque centimètre de feuille, de pulpe et de matière. C'est lui qui a taillé les ceps, recouvert la feuille verte de sulfate de cuivre bleu, poudré la grappe de soufre et de chaux cuivrée, faucillé l'excessive végétation.
Vous regardez un raisin. Sachez y voir un homme, et sa patience, et son ingéniosité, et son tourment, et son bonheur. La France est ce pays où il n'y a plus de nature inhumaine.