On voit bien ce qu'ailleurs on attend des Français : qu'ils soient les empêcheurs de danser en rond du trône, de l'autel et des maris confiants, qu'ils entrent dans les villes et les vies comme, au début de la Chartreuse de Parme, le capitaine Robert entre dans Milan. On attend des Français une façon désordonnée d'imposer un ordre intelligent, d'être les fils aînés empoisonnants et insupportables de l'Eglise et de la Révolution, celle qu'on n'a pas besoin de dire française parce qu'elle a commencé à Paris. On attend des Français l'inattendu, ce romanesque de l'histoire qui s'appelle les insurrections, et cette romance de la vie privée, qui s'appelle l'adultère. On les veut légers et braves, brouillons et sages, très ressemblants à cette vérité des images d'Epinal, des types légendaires, des cartes postales, des fables, pourvus de recettes de bonne cuisine, de beau langage, de moustaches conquérantes et d'esprits forts. On attend des Français qu'ils bousculent tout, y compris l'idée qu'on se faisait d'eux.
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Mais, ce qui est plus difficile à savoir, c'est ce que les Français attendent d'eux-mêmes.
La difficulté d'être Français réside dans l'embarras du choix, dans l'embrouillamini de ces positions contradictoires qui affrontent le mangeur de pain né entre la mer du Nord et la Méditerranée, une jambe chaussé d'un bas de soie, l'autre serrée d'un bas de laine, divisé entre cet enfant terrible qui s'amuse et cet homme terrible qui se bat, entre Cyrano et Pascal, entre son grand-père Jansenius et son oncle Voltaire.
Ailleurs, dans des pays moins compliqués, moins inextricables, le grand homme peut être ce coupeur de nœuds gordiens en deux, l'homme qui a passé les difficultés de l'histoire au fil sans nuances de l'épée. Mais ce n'est pas un hasard qui nous a fait choisir pour héros nationaux ces grands bonshommes prodigieusement avares et merveilleusement généreux, dont nous avons le sentiment qu'ils ont dénoué plutôt que tranché, choisi plutôt que renoncé, accordé plutôt que basculé tout ce qui les gênait. Notre poète national, ce n'est pas quelqu'un tout d'une pièce, et tout d'une face, c'est cette gerbe de fidélités et ce faisceau de contradictions, c'est celui qui s'est le plus malignement bien débrouillé de son sang bleu et de son sang blanc, le fils de la vendéenne et du républicain, le père Hugo. Nous l'aimons et le vénérons d'être une somme autant qu'un homme, d'avoir su faire la preuve par un que l'embarras du métier de Français peut se résoudre de la façon même dont se prouve le mouvement : en marchant. L'héroïsme français, ce n'est pas se frayer un passage dans la brouse ou l'ennemi. C'est de se frayer un passage à travers la France. Ce n'est pas de tailler à tort et à travers dans une substance étrangère. C'est de tailler dans le vif de sa chair, dans le « il y a de moi là-dedans » des autres.
Nos poètes nationaux ne sont pas des poètes-lauréats, ils ont plutôt préféré la couronne d'épines à la couronne de lauriers. Ils ne se sont pas confortablement assis dans le fauteuil solennel du père et du pair de la patrie, ils n'ont pas tressé leurs louanges et semé leurs bénédictions avec la tranquillité de celui qui vole dans la tempête à la façon des mouettes plutôt qu'il ne vogue à la façon des barques. Regardez Monsieur Pierre Corneille, Monsieur Victor Hugo, Monsieur Louis Aragon. Qu'est-ce qu'ils auront reçu, qu'est-ce qu'ils auront sauté, qu'est-ce qu'ils auront dégusté ! Ils sont mouillés plutôt qu'au sec. Ils sont olympiques, plutôt qu'olympiens. Ils sont en sueur, plutôt qu'au ciel. Ils en ont fait du chemin. C'est le métier qui rentre. Chacun se reconnaît en eux, parce que chacun a dû en passer par là.