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Strand ; photographe du siècle

 

Le bipède nommé Français oscille entre l'usage de la conjonction mais, et celui de la conjonction et. La France, mais celle des Droits de l'homme, de 89, de 48, du bonnet phrygien, de la casquette... La France, celle de Jeanne et celle de Gabriel Peri, celle de Saint-Louis et celle de Saint-Just. Il faut pourtant aller plus loin que le mot mais, que le mot et.

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Et il ne s'agit pas de se faire un cœur si accueillant, qu'une éternelle Bastille s'y dresse, où les uns défendent les créneaux, tandis que ceux d'en bas les prennent. Mais j'aime le mot de ce vieux, bourru, coriace ouvrier français, qui porte un nom de mousse et de soleil, de vieilles pierres de chez nous patinées de grand âge et de lierre et de temps, le mot de Gaston Monmousseau, Tourangeau. Il parle de ces châteaux de la Loire qu'ont bâtis les princes et les grands, en faisant s'échiner les manants, artisans, tailleurs de pierre, maçons, couvreurs, et il continue après quatre ou cinq siècles d'en vouloir un peu dans sa moustache à ceux qui se sont fait ces palais à la force du bras des autres. Tout de même, il est content, et fier, et réchauffé, quand il regarde les tours chapeautées d'ardoise, et le soleil couchant dans les mille carreaux, et les lambris sculptés, et les escaliers à double révolution. Alors le vieux descendant de ceux qui ont bâti pour que d'autres habitent murmure, mi-figue, mi-raisin : « Il y a de moi là-dedans. »

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Apprendre le métier de Français, c'est ça. C'est découvrir ce qu'il y a de nous, ce qu'il y a à nous dans ce qui a l'air d'abord d'être aux autres Français, dans ce qui prend l'allure (d'abord) d'être contre nous. On nous pose sur les bras cet écheveau embrouillé de legs et de trésors, ce peloton mêlé d'injustices et de dons, ce buisson piquant d'iniquités et de merveilles. A nous d'y débrouiller ce qu'il y a de nous, dans ce qui n'est pas nous. Je vous souhaite bien du plaisir. Je vous promets bien du souci. Je vous annonce bien du profit. Le tour de France dont nous sommes compagnons, vous et moi, nous jouera plus d'un tour.

Vous aviez cru qu'être Français, c'était une manière d'être, qu'on s'y baignait sans y prendre garde, comme dans l'air, et cet air de l'esprit qu'un langage délimite. Vous aviez cru qu'être Français, ça allait de soi. Mais non. Etre Français, c'est une façon de devenir. On n'en finit jamais. Personne ne peut dire : « Je n'y suis pour rien. » Personne ne peut faire répondre : « Je n'y suis pour personne. » On ne vous demande pas votre avis pour vous contraindre à le donner. « Je suis la France », dit le coq. « Mais non, c'est moi qui suis la France », dit l'alouette. Il va vous falloir arbitrer en vous le duel sempiternel de l'alouette et du coq, de Roland et d'Olivier, de Racine et de Corneille, du sans-culotte et de l'avec-culotte, de la chaumière et du château. Le compliqué, c'est que, des deux côtés, vous sentez bien qu'il y a « de moi là-dedans ».

Les seuls ennemis héréditaires dignes de ce nom sont ceux que nous propose notre pays lui-même. C'est tout de même trop simple de haïr qui on ne connaît pas, de détester une ombre, une caricature, une forme étrangère. Il y a plus de mérite, et de ragoût, à détester celui qu'on imagine si bien, parce qu'il y a de vous en lui, parce qu'il a de lui en vous. La civilisation ne s'est pas faite à coups d'estoc et de taille contre les épouvantails d'ailleurs, elle s'est faite à coups de guerres civiles entre les vivants d'ici. On ne résout profondément les discordances qu'en mettant tout dans le même ton, c'est-à-dire dans les mêmes termes. Il n'y a qu'avec ceux qui vous entendent, qu'on ne s'entend pas en connaissance de cause. Tout le reste est malentendu. Les malentendus ne sont pas instructifs.

L'enfant croit qu'une patrie, c'est là où il habite. Erreur. L'homme découvre, en devenant homme, qu'une patrie c'est ce qui l'habite. J'ai rencontré au bout des mondes des Français qui croyaient avoir perdu l'habitude de l'être, qui ne se nourrissaient plus de bifteck-frites, de fromages fermentés et de pain-baguette. Mais Danton exagère : on emporte la patrie à la semelle de ses souliers, parce qu'elle vous tisse et vous tapisse. En même temps que les problèmes de robinets et de train, dès que nous savons balbutier, un autre problème nous est donné à résoudre, le problème d'être ce que nous sommes. Au certificat d'études de l'art d'être Français, qui sera jamais sûr d'être vraiment reçu ?

 

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