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Strand ; photographe du siècle

 

C'est une affaire qui vous donnera plus d'orgueils que de vanité, et plus de tourments que de plaisirs. J'ai commencé d'aimer vraiment mon pays le jour où j'ai commencé non plus à me flatter de lui, mais parfois à savoir en rougir. J'ai su ce que ça voulait dire, être un citoyen français, quand j'ai croisé le regard de ceux pour qui je n'étais pas seulement solidaire de Jeanne d'Arc, de Molière, de Pasteur, de Jaurès et du coureur cycliste nommé Louison Bobet, mais devant qui je me sentais soudain responsable de la chute de Madrid, du bombardement de Hanoï, de l'incendie d'un village inconnu en Afrique du Nord, et de l'exécution d'un Malgache dont le nom est plus difficile à dire que la poitrine à trouer. Etre Français prend tout son sens quand on n'est pas simplement le compatriote de ses grands hommes et de ses chefs-d'œuvre, mais également le complice de ses salauds à soi, le représentant de son meilleur et de son pire, l'ambassadeur permanent de l'honneur et du déshonneur national. Il n'y a pas d'amour qui soit toujours heureux.

La nationalité française peut se prendre, comme une maladie, un coup de soleil, un air qu'on prend. Le métier de Français, cela s'apprend. Non, je ne dirai pas que c'est le plus beau métier du monde. Il n'y a pas de plus beau métier du monde. Il y en a qui sont plus ou moins difficiles. Le métier de Français est diablement calé. On n'a jamais fini d'y être apprenti.

Si on y recevait uniquement en partage les manières de s'entendre et les recettes d'accord qu'ont inventées pour nous ceux qui nous précédèrent, ah ! comme tout serait simple ! Mais l'histoire ne nous tombe pas entre les bras comme une table bien mise, où notre couvert nous attend, où le menu est écrit d'avance, où le fauteuil nous tend les coudes. Nous survenons, tout ébouriffés, dans une chamaillerie qui n'en a pas fini, au beau milieu d'une dispute, d'une brouille, d'une longue, résonnante criaillerie séculaire. On nous jette la tête la première dans une querelle de famille où nous voilà contraints de prendre parti avant même de savoir quelle partie se joue. Les esprits pas exigeants s'en tirent par une élégante embrassade générale, et baptisent ce millénaire échange d'insultes et de horions du beau nom rassurant de dialogue français. Les proverbes sont tout prêts pour rassurer les faibles. Allons, allons, il faut de tout pour faire un monde, il y a des braves gens partout, chacun a tort dans ce qu'il nie, raison dans ce qu'il affirme, les mauvaises batailles font les bons amis. L'ennui, c'est que ce n'est pas tellement vrai. A se tenir entre les camps, on reçoit plus de coups que de clartés, on récolte plus de bleus que de sagesse. Il faut bien jouer le jeu. Nous voilà saisis par la peau du cou, et jetés sans avoir encore dit notre mot, dans cette générale mêlée qui commença sans nous.

 

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