Mon pays m'en fait voir de toutes les couleurs, en plus du bleu, du blanc, du rouge, qui sont obligatoires. C'est tour à tour une vie de chien, un vent à décorner les bœufs, et la nécessité de prendre le taureau par les cornes et puis la vie de coq en pâte, un coq gaulois dans la pâte à pain, bon comme le bon pain, bon comme une bonne pâte. J'ai du pain sur la planche avec toutes ces anguilles sous roche, tout ce dessous des cartes, j'en perds la tête et mon latin. Les gens de mon pays me bercent d'illusions, mais je suis toujours sûr de trouver chez eux chaussures à mon pied. Il suffit d'avancer à grands coups de collier, de collier de misère, il suffit d'emprunter le chemin des écoliers, qui n'y vont pas par quatre chemins, puisque leur seul chemin est celui de l'école buissonnière. A coups d'épées dans l'eau, de charrues avant les bœufs, tambour battant, j'obéis au doigt et à l'œil aux conseils que me donnent les quatre points cardinaux. J'en perdsla boussole jusqu'à ce que la voix d'une petite fille, qui cueille des mûres aux buissons, s'élève, et traduise en français, enfin, ce que l'alouette disait en oiseau :
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Samedi se marieC'est avec ces quarante deux millions-là de gens de toutes sortes qu'il faut me débrouiller. C'est à eux que j'ai affaire, eux que je vais aimer, haïr, détester, embrasser, à eux que je vais me cogner, me frotter, me polir, m'user. Ce cortège de chefs-lieux et de sous-préfectures avance vers mon berceau, porteur des dons que d'autres ont choisis pour moi. Ces fleuves coulent vers moi, descendent de leur source. C'est dans les contes que les fées se penchent sur le bébé. Mes fées à moi, c'est cet état-civil de faits, de bienfaits, de méfaits, qui me définit avant même que je ne me sois rencontré. Il faut en prendre son parti : le métier de Français m'est chevillé au corps.
Il vous faudra peut-être détester la France pour rapprendre un beau jour à bien l'aimer, vraiment. Cet entêtement buté, têtu, à devenir Français, qu'ont perpétué, des siècles durant, ces millions de morts, et leurs bergers, à dessiner cet hexagone qui fut leur pré carré, à se faire un pays comme on se fait son trou, vous le dénierez, vous le renierez. Mais il vous faudra bien réinventer la France, et après avoir voulu faire éclater cet amour trop aveugle, simplement l'élargir, et lui donner son sens. Alors le métier de Français, si vous l'accomplissez bien, il ne concernera pas seulement les vôtres et vous, mais les hommes de partout. Ce n'est pas une petite affaire d'être tout bonnement français c'est l'affaire de tous les hommes.