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Strand ; photographe du siècle

 

LE METIER DE FRANÇAIS


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Le métier de Français, c'est le seul, pour presque tous, qu'on n'ait pas à choisir : L'air qui dans les poumons du nouveau-né, à peine sorti de sa caverne chaude, pénètre, et fait surgir le premier cri du cœur, si pareil à des larmes – c'est déjà le métier qui rentre. Il est trop tard pour s'y reprendre, pour tout recommencer. Et vous voilà promis, sans l'avoir demandé, au vin rouge plutôt qu'au thé, au saké, à la bière et à l'alcool de manioc, voué aux vierges de Reims plutôt qu'aux idoles du Bénin ou à la statue de la Liberté, à la manille coinchée plutôt qu'au gin rummy, au mah jong ou à la mourre. Vous voilà dix livres de chair qu'un horizon de coteaux modérés, de petits chaperons rouges, d'ancêtres-les-Gaulois, de pions nommés Petit-Chose, d'adjudants nommés Ronchonnot, de cafés nommés du commerce et de tradition gréco-latine, guette déjà au coin de la route. Il est trop tard pour naître avec les yeux bridés, le teint bronzé, un paréo ou un pagne sur les reins, trop tard pour que le mot papa soit promis à s'épeler ΠaΠa, trop tard pour que le plaisir du dimanche puisse s'appeler plus tard le cricket, le base-ball ou le ula-ula – ce sera le football, comme tout le monde. Vous pourrez bien choisir d'être menuisier ou actuaire, marié ou célibataire, radical et radical-socialiste ou communiste, vous pourrez bien élire d'aimer le Picon avec ou sans grenadine, mais vous ne choisirez plus les mots par quoi le dire, ni l'air qui les portera, ni le passeport qu'on vous donnera quand vous voudrez sortir. Il aurait suffi d'un tout petit différent pêle-mêle de chromosomes et de spermatozoïdes, pour vous faire héritier de Schiller, de Beethoven et de Goethe, pour vous faire successeur de Quichotte et Pança, pour que vous ayez 70 000 caractères de l'alphabet chinois à apprendre, plutôt que 26 lettres de l'alphabet latin. Allons, n'ayez pas de regrets. Il y a de quoi occuper une vie, et plusieurs, dans le métier qui vous attend, le difficile, et dur, le charmant et méchant métier de Français.

Vous dépasserez, j'espère, ce premier, cet élémentaire patriotisme, qui n'est qu'une affirmation un peu hargneuse, et pas très claire, de la liberté contre la nécessité. Vous n'en resterez pas à la conjugaison du verbe je-suis-Français, comme on s'en tient à la conjugaison des verbes j'ai-les-cheveux-roux ou je-mesure-un-mètre-soixante-et-onze. Les maigres ont besoin de dédaigner les gros pour se justifier de n'avoir pas pu faire autrement qu'être maigres. Les tristes ont besoin de mépriser les gais, pour faire du caractère que leur donnent leurs glandes, leurs hormones, le hasard, celui qu'ils ont choisi de se donner eux-mêmes. Ce qui est arbitraire, contingent, c'estce qui est affirmé avec le plus de force, et quelquefois de rage. Non, je n'ai pas besoin de prétendre que l'Angleterre est grise, sale, toute crachinée de suie, de pluie et de brouillard, que les Allemands sont lours, lestés de choucrouteries, de bière, de choux aigres et de saucisses maigres, non, je n'ai pas besoin de me dire bien du mal des pauvres Italiens, des misérables Russes, des tristes Belges, des ennuyés Yanquis, pour que le fait d'être Français me devienne, plutôt qu'une fatalité, un plaisir. Je n'ai pas besoin de me dire tous les matins que, si c'était à refaire, je choisirais encore de naître entre la ligne bleue des Vosges et la frange verte de l'Océan. La France est un hasard dont je fais ma façon d'échapper au hasard. « Dans la mesure, dit Spinoza, où l'esprit comprend toutes les choses comme nécessaires, il a sur les sentiments une puissance plus grande, autrement dit il en pâtit moins. »

 

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